A Day in the Life : l’ultime souffle du Sgt. Pepper
"A Day in the Life" n'est pas qu'une chanson ; c'est le point de rupture où la pop s'est transmuée en art total.
Enregistré entre le 19 janvier et le 22 février 1967 aux studios EMI d’Abbey Road, ce monument scelle la collision frontale entre le réalisme lugubre de Lennon et l’optimisme onirique de McCartney.
Musicalement, c’est un séisme. La structure est binaire : un couplet mélancolique en Sol majeur bascule dans un pont frénétique. L’innovation majeure réside dans les deux “orchestral climbs” : George Martin a dirigé 40 musiciens classiques, leur ordonnant de partir de leur note la plus basse pour atteindre, chacun à son rythme, la plus haute en un glissando cacophonique. C’est l’anarchie organisée, captée sur un magnétophone quatre pistes synchronisé par des impulsions électriques, une prouesse technique pour 1967.
L’anecdote de studio reste légendaire : pour l’enregistrement de l’orchestre le 10 février, les Beatles ont exigé que les musiciens portent des nez de clown, des oreilles en plastique ou des pattes de gorille. Au milieu de ce carnaval surréaliste, Mal Evans comptait les 24 mesures de silence, sa voix résonnant encore sur le master original. Le morceau s’achève sur ce fameux accord de Mi majeur, frappé simultanément sur trois pianos par Lennon, McCartney, Starr et Evans, puis compressé à l’extrême pour durer plus de 40 secondes.
Pour moi, c’est le son d’un monde qui bascule. Quand l’accord final s’éteint dans le souffle des bandes, on comprend que les Beatles ne pourront plus jamais faire marche arrière. C’est la fin de l’innocence, un vertige existentiel qui rend tout le reste de la discographie de 1967 étrangement futile.


"Un accord qui referme cet album comme on referme un cercueil"
(Critique d’époque)