Blonde on Blonde : l’électricité de Greenwich
Le craquement de l'aiguille sur le sillon n'efface jamais ce sentiment de vertige.
New York était devenu trop étroit pour lui. Au début de l’année 1966, Bob Dylan s’enferme à Nashville avec les meilleurs musiciens de studio de la ville, des types habitués à la discipline de la country. De ce choc thermique naît un double album monstrueux, une cavalcade sauvage enregistrée souvent au milieu de la nuit, dans une urgence presque mystique.
La pochette entrouverte sur le lit d’adolescent révélait ce regard flou, cette veste en daim marron et cette écharpe à carreaux qui allaient définir le style d’une génération. Mais c’est le son qui bousculait tout. Ce fameux son “sauvage et de mercure liquide” que le chanteur poursuivait depuis des mois. Les orgues de Al Kooper drapent les morceaux d’une mélancolie moite, tandis que la guitare de Robbie Robertson griffe le flot ininterrompu de paroles.
Écouter Blonde on Blonde tard le soir, le casque vissé sur les oreilles jusqu’à en avoir mal aux tempes, c’était accepter de perdre pied. On passait des cuivres ironiques de l’ouverture aux complaintes déchirantes de la dernière face. Les chansons s’étiraient sans fin, brisant toutes les règles de la radio, portées par une section rythmique imperturbable. Ce n’était plus du folk, ce n’était plus tout à fait du rock. C’était de la littérature électrique gravée dans la cire.
La platine s’arrête mais le salon reste habité par cette voix traînante, unique, qui hante encore nos étagères.

