Blur : l’art de la métamorphose perpétuelle
L'Angleterre de 1994 s’est réveillée avec une gueule de bois chromée, et quatre garçons de Colchester en étaient les barbiers.
Blur, c’est d’abord la trajectoire d’une collision entre l’arrogance pop et une mélancolie profondément insulaire. Sous la houlette de Stephen Street, producteur-architecte dont la précision a sculpté leur âge d’or, le groupe a su transformer le bitume londonien en une fresque technicolor.
Damon Albarn, dandy hyperactif à la voix traînante mais impérieuse, a dirigé cette manœuvre avec une intelligence presque effrayante. À ses côtés, Graham Coxon, le guitariste aux lunettes d’étudiant prodige, torturait sa Telecaster pour injecter du poison dans le sucre des mélodies. Sa technique, faite de stridences lo-fi et d’accords dissonants, a sauvé le groupe de la complaisance nostalgique. Le choc.
Ils n’étaient pas seulement les rivaux d’Oasis ; ils étaient les héritiers turbulents des Kinks, observant la classe moyenne avec un scalpel et une ironie mordante.
En studio, la tension entre le bassiste Alex James, esthète de la vie nocturne, et la frappe sèche de Dave Rowntree créait un groove élastique, capable de soutenir les délires les plus abstraits. Blur reste, pour moi, ce miroir brisé de l’identité britannique : brillant, tranchant et désespérément humain.

