Born to Run : l’asphalte et les larmes
Il est vingt heures sur la route du retour, et l'autoroute n'en finit plus.
Quand la batterie d’Anthonio Lopez claque dans les haut-parleurs, la vitre côté conducteur vibre déjà. Ce n’est pas une simple introduction, c’est un signal de départ, le bruit d’un moteur qu’on lance avant de lâcher l’embrayage.
Bruce Springsteen n’a pas encore trente ans lorsqu’il grave “Born to Run”, et il joue sa vie sur chaque mesure. On entend cette urgence dans le piano d’enfer de Roy Bittan, dans ce mur de son hérité de Phil Spector, compact et lourd comme un ciel d’été avant l’orage. La chanson avance comme un torrent, portée par un saxophone qui arrache les tripes et cette guitare Telecaster élimée qui crache son urgence.
Ce morceau n’est pas fait pour les salons feutrés. Il est né pour habiter les portières des bagnoles d’occasion, pour saturer les transistors des cuisines d’été et s’échapper des fenêtres ouvertes des chambres d’adolescents. On a tous en tête cette fille imaginaire prénommée Wendy, ce rêve d’ailleurs et ces nuits passées à rouler sans autre but que de fuir les néons de la ville.
Le génie de Springsteen est là : transformer la grisaille du quotidien en une épopée cinématographique où chaque feulemet de basse devient une promesse de liberté.
Le morceau s’achève dans un fracas de cymbales et de cris, mais le silence qui suit garde le goût du vent de la nuit.

