Carl Perkins : l'homme dans l'ombre du roi
Il y a des destins qui se jouent à un lacet près, ou à un virage manqué sur la route de New York.
Carl Perkins avait le visage creusé des gosses nés dans le coton du Tennessee, le regard doux des gens modestes et des doigts magiques capables de faire claquer six cordes comme personne avant lui.
Quand il entrait en studio chez Sam Phillips, l’air devenait lourd. Ce n’était pas la moiteur de Memphis, c’était l’électricité pure d’un style qu’il inventait en nouant ses cordes cassées parce qu’il n’avait pas les moyens de s’en payer de nouvelles. Ses doigts saignaient sur le manche, mais le rythme ne faiblissait jamais.
Le public n’achetait pas seulement ses disques, il achetait une attitude, une fierté brute. On écoutait “Boppin’ the Blues” tard le soir à la radio, les yeux fixés sur le plafond de la chambre, en rêvant de posséder cette assurance insolente. Les morceaux comme “Matchbox” ou “Honey Don’t” tournaient en boucle sur les platines des salons, usant les microsillons jusqu’à la corde.
Puis est arrivé ce terrible accident de voiture en 1956. Le corps brisé, Carl regarde depuis son lit d’hôpital un autre jeune homme s’emparer de sa couronne et capter toute la lumière sous les projecteurs. Le grand public a choisi son Roi, mais les vrais passionnés savent qui a posé les fondations de la maison. Les Beatles ne s’y sont pas trompés en reprenant ses titres quelques années plus tard.
Carl Perkins est resté ce styliste hors pair, humble et immense, dont la guitare portait la voix des humbles. Un artisan de génie qui n’a jamais cherché la gloire absolue, mais qui a gravé son nom dans le cœur de tous ceux qui vibrent pour le rock authentique.

