Collector : Sticky Fingers
Une fermeture métallique qui raye le carton de l'étagère à chaque fois qu’on le sort.
En avril 1971, le rock a soudainement pris le poids d’un jean brut et l’odeur d’un club poisseux après minuit. Posséder Sticky Fingers, c’était d’abord ce geste fou : baisser ce vrai zip d’acier conçu par Warhol pour voir apparaître le blanc des sous-vêtements sérigraphiés. Un objet d’art pur, lourd, presque dangereux pour les autres vinyles de la collection.
Dès les premières secondes, le riff de Keith Richards n’entre pas dans la pièce, il l’envahit. Ce son de guitare, crasseux et somptueux, possède la morsure exacte de la Ampeg poussée à bout dans les studios de Muscle Shoals. On sent la moiteur de l’Alabama, la fatigue des nuits blanches et le génie de Mick Taylor qui étire ses solos comme de la soie noire sur “Sway”.
Ce disque ne s’écoute pas distraitement. Il exige la pénombre, le volume un cran trop haut pour les voisins, et les yeux fixés sur ce macaron jaune à la langue insolente qui tourne sur la platine. C’est l’album des ballades sombres, des cuivres d’un Bobby Keys en état de grâce, et de cette basse ronde, impériale, qui maintient debout un groupe alors au sommet de sa décadence. Quand la musique s’achève, le silence qui suit a l’épaisseur d’un rideau de scène qui retombe.
L’aiguille finit sa course dans un craquement régulier, mais la vibration reste là, quelque part sous la peau.

