Collector : The Queen Is Dead
En juin 1986, la pochette était d'un vert presque funèbre, et le visage d'Alain Delon y flottait comme une apparition. Le contraste suffisait. On n'avait encore rien entendu.
La batterie de Mike Joyce cogne dès les premières secondes, une lourdeur soudaine, physique, qui déplace l’air de la pièce. La basse d’Andy Rourke s’installe dessous, tendue comme un fil à plomb. On n’entrait pas dans The Queen Is Dead par une porte dérobée : on y était précipité.
Johnny Marr superposait les guitares comme d’autres empilent des plaques de verre, chaque couche transparente, chaque couche tranchante. Sa Rickenbacker passait de l’urgence brute à une mélancolie liquide sans que l’on sache exactement à quel moment le sol s’était dérobé. Et par-dessus tout ça, la voix de Morrissey flottait, suspendue entre deux bords qui ne se touchaient pas.
Ils avaient enregistré ça dans un vieux manoir du Surrey, isolés. Ça s’entend. Il y a dans cet album quelque chose de fermé sur lui-même, de secret, le bruit de l’aiguille au début, la lumière des lampes de la chaîne qui filtrait à travers les lattes des persiennes, le casque audio qu’on ne retirait pas.
Cet album n’appartenait pas aux radios. Il appartenait aux chambres d’adolescents solitaires qui n’avaient pas encore de mots pour ce qu’ils portaient.
L’aiguille remonte. Le plateau s’arrête. Les guitares de verre, elles, ne quittent plus jamais tout à fait l’esprit.

