Doolittle : il y a des disques qui n'attendent pas qu'on leur ouvre la porte
Le saphir se pose et la pièce change instantanément de température.
En ce printemps 1989, Doolittle débarque sans prévenir, dynamitant les certitudes d’une fin de décennie un peu trop lisse.
On lorgne cette pochette énigmatique avec son singe encerclé de chiffres, sans se douter que ce qui dort dans les microsillons va redéfinir la bande-son de nos vies de vingt ans.
Tout repose sur une dynamique de l’extrême. Un murmure de basse granuleux, presque timide, et soudain une explosion de guitares abrasives qui vous plaque au mur de la chambre.
Les Pixies inventent un langage fait de tensions insupportables et de décharges électriques libératrices. La voix de Black Francis passe en un battement de cils du chuchotement intime au hurlement déchirant, tandis que Kim Deal apporte cette rondeur mélodique, presque candide, qui empêche le tout de sombrer dans le chaos pur.
On passait des heures, le casque vissé sur les oreilles jusqu’à s’en abîmer les tympans, à essayer de capter la folie de ces sessions enregistrées à Boston. Les guitares de Joey Santiago vrillent, sèches, nerveuses, sans le moindre effet superflu. C’est de la pop passée au papier de verre. À la fin de la face A, on restait immobile dans le silence soudain, le cœur battant, pressé de retourner la galette de cire noire pour replonger dans le courant alternatif.
L’aiguille se relève dans un dernier craquement, mais le bourdonnement dans les oreilles ne s’efface pas.

