Dummy : le spectre de Bristol s’invite dans votre salon
Automne 1994. Tandis que le monde s’étourdit de britpop, un brouillard épais s’échappe des studios de Bristol.
Portishead ne sort pas simplement un disque ; il invente une nostalgie pour un futur qui n’a jamais existé. Orchestré par l’orfèvre Adrian Utley et le cerveau Geoff Barrow, sous la houlette du producteur démiurge Dave McDonald, Dummy est un manifeste de la mélancolie urbaine. C’est le son de la pluie sur un pare-brise, le grain d’un film noir oublié dans un sous-sol humide de Bristol.
La prouesse technique est totale. Barrow ne se contente pas de sampler ; il crée ses propres vinyles, les piétine, les raye, puis les ré-échantillonne pour obtenir ce crépitement de l’âme. Les arrangements de cordes, sombres et cinématographiques, se heurtent à la guitare jazz-noir d’Utley.
Et puis, il y a Beth Gibbons. Sa voix, funambule entre fragilité absolue et puissance hantée, transforme chaque piste en une confession à bout de souffle.
L’enregistrement fut une épreuve de précision, une quête maniaque pour capturer le “silence habité”. En écoutant ce disque, on a l’impression d’être un voyeur dans le boudoir d’une femme qui attend la fin du monde. Un chef-d’œuvre de désolation. C’est l’album qui a rendu la tristesse universellement désirable. Un gouffre magnifique.

