Elvis Presley : le sismographe d’une Amérique en transition
Le 5 juillet 1954, dans l’étroitesse moite du Sun Studio à Memphis, la plaque tectonique de la culture occidentale se fissure.
Elvis Aaron Presley, gamin de Tupelo aux favoris trop longs, n’invente pas le rock’n’roll, il l’incarne par accident. Sous la direction de Sam Phillips, avec Scotty Moore à la Gibson ES-295 et Bill Black malmenant sa contrebasse, Elvis libère une tension raciale et sonore inédite. C’est une déflagration. Sa voix, un instrument mutant entre le velours du gospel et le hoquet nerveux du blues rural, brise les codes de la bienséance Eisenhower.
Il n’est pas qu’un chanteur ; il est une nécessité biologique pour une jeunesse qui étouffe. Sur scène, ses jambes s’agitent comme sous l’effet de décharges électriques, un magnétisme animal que le Colonel Parker saura transformer en or pur. Le son de RCA, plus ample dès 1956, capture ce mélange de vulnérabilité et d’arrogance. On sent la sueur, le cuir et cette étrange mélancolie qui ne le quittera jamais, même sous les ors kitsch de Las Vegas.
Elvis est le point de bascule : avant lui, tout est en noir et blanc ; après lui, le monde explose en Technicolor. Une comète piégée dans une cage dorée, qui a fini par consumer son propre mythe dans le silence assourdissant de Graceland.

