En Live : Rock ’n’ Roll Animal - Lou Reed
C’était l’hiver 1974. On entrait dans ce disque par une longue intro instrumentale qui n’en finissait pas de monter, une ligne droite tracée dans la nuit de New York.
Quand les deux guitares de Steve Hunter et Dick Wagner s’accouplaient enfin pour lancer le premier riff, on savait que le voyage serait sans retour. C’était du rock de stade, mais enregistré avec la précision chirurgicale d’un scalpel.
La pochette ouvrait sur ce plan serré de Lou Reed, les yeux mi-clos sous les projecteurs, sanglé dans son blouson de cuir clouté comme un prédateur de la nuit. On posait le carton double sur les genoux, assis par terre à côté de la chaîne hi-fi dont les voyants ambrés éclairaient seuls la pièce. Rock ’n’ Roll Animal n’était pas un simple album en public, c’était un manifeste de décadence magnifiée par des musiciens virtuoses.
Le son était lourd, épais, mais d’une clarté absolue. Chaque coup de cymbale résonnait dans le casque usé, chaque vibration de la basse de Prakash John tapait directement au plexus.
Lou Reed avançait sur la scène de l’Academy of Music comme un boxeur fatigué mais souverain. Sa voix blanche découpant les mots avec une ironie glaciale, il transformait ses chroniques des bas-fonds en hymnes électriques majestueux.
Les morceaux s’étiraient, prenaient une ampleur dramatique que les versions studio n’avaient jamais effleurée. C’était la bande-son des trajets d’été qui s’éternisent, cette cassette au souffle marqué qu’on retournait fiévreusement sur l’autoroute alors que les phares des voitures commençaient à croiser les nôtres.
Quand l’aiguille se soulevait dans un dernier craquement, le silence de la chambre devenait trop lourd. On rallumait rarement la lumière tout de suite.

