Frenchies : BBH 75 - Jacques Higelin
Les larmes électriques d'un funambule. Jacques Higelin fracasse le miroir de la chanson française.
On sortait d’un long sommeil acoustique, de la douceur des cabarets et des textes bien peignés. Puis ce vinyle arrive en 1974. La pochette, ce visage en noir et blanc barré d’une ombre épaisse, nous fixait déjà comme un défi. On posait le diamant sur le premier sillon dans une chambre d’étudiant enfumée ou un salon de province un peu trop calme.
Le son s’engouffre dans la pièce, poisseux et saturé. Ce n’est plus de la musique, c’est une décharge. Higelin hurle, écorche les mots, balance son piano dans les cordes d’une guitare qui lacère l’air. On sent l’influence de New York, le fantôme d’un rock qui ne demande pas pardon. Les amplis crachent une fureur brute qui nous colle au mur. On se souvient de cette sensation de vertige, ce moment précis où l’on comprenait que plus rien ne serait comme avant.
L’album transpire l’urgence. Les morceaux s’étirent, se tordent, s’abandonnent à une folie contrôlée qui irradie chaque recoin de la bande magnétique. C’est le disque des nuits blanches, celui qu’on écoutait en boucle jusqu’à l’aube, quand les cendriers débordaient et que le monde extérieur n’existait plus.
Jacques Higelin ne chante pas, il sculpte une mythologie urbaine et sauvage. Il injecte du sang neuf dans une France qui commençait à s’empâter. Ce disque reste une balafre magnifique.

