Frenchies : Osez Joséphine - Alain Bashung
Il fallait l'audace d'un dandy épuisé pour aller chercher la sève du Delta chez Ardent Studios, à Memphis, et en ramener ce son de terre et de foudre.
On se souvient du choc en posant l’aiguille : cette batterie de Ken Blevins, sèche, métronomique, qui cogne avec la précision d’un artisan du désastre.
Ce n’est pas du remplissage, c’est de l’ossature. Elle porte les guitares de Bernie Leadon et Sonny Landreth qui lacèrent l’espace de glissements métalliques, créant un climat de western crépusculaire où la poésie de Jean Fauque vient se loger comme une balle perdue.
L’album irradie une tension permanente entre la rigueur technique des musiciens du Tennessee et le lâcher-prise d’un Bashung qui semble habité par le fantôme de Gene Vincent.
Tenir cette pochette en 1991, c’était posséder le manifeste d’une renaissance. On y voyait un homme au bord du gouffre, mais un homme qui avait décidé de sauter pour voir si l’on pouvait voler.
Le mixage de Sophie Agnel et Tom Harding laisse respirer chaque silence, chaque frottement de corde, faisant de ce disque un objet organique, presque charnel. On l’écoutait dans des chambres d’étudiants enfumées ou au volant d’une voiture filant vers nulle part, conscient que le paysage musical venait de basculer.
Bashung y troquait ses machines pour du bois et de l’acier, réinventant le blues avec une élégance vénéneuse qui n’appartenait qu’à lui. C’est l’élégance absolue d’un naufrage magnifiquement orchestré.

