Frenchies : Puta's Fever - Mano Negra
Automne 1989. On entrait chez le disquaire pour trouver un abri et on ressortait avec une pochette jaune pétard sous le bras, une bande de types hilares qui vous fixaient droit dans les yeux.
En posant le diamant sur la première face, on ne s’attendait pas à ça. Ce n’était pas du rock, ce n’était pas de la salsa, ce n’était pas du punk. C’était tout cela à la fois, compressé dans les micros d’un studio d’enregistrement qui devait ressembler à une soute de cargo en pleine tempête.
On écoutait Puta’s Fever le casque vissé sur les oreilles, allongé sur le tapis de la chambre, en retournant la pochette pour déchiffrer les paroles écrites à la main dans toutes les langues. Le son était brut, presque sale, saturé de cuivres criards, de guitares acérées et de bruits de rue.
On sentait la sueur, l’urgence, les nuits blanches passées à user les pneus d’un camion sur les routes d’Europe et d’Amérique du Sud. La face B s’enchaînait sans laisser le temps de reprendre son souffle, une transe ininterrompue qui faisait vibrer les vitres et trembler les suspensions de la chaîne hi-fi.
Mano Negra a capturé l’énergie d’une époque où la musique se partageait encore à l’arrière des voitures, sur des cassettes Scotch dont la bande finissait par s’user à force d’être rembobinée avec un crayon.
Trente-sept ans plus tard, la pochette a jauni, les bords sont élimés, mais la morsure est intacte dès les premières secondes.

