Frenchies : Rue de Siam - Marquis de Sade
1981. Dans une France encore engoncée dans les variétés pompières, un séisme froid surgit de Rennes.
Avec Rue de Siam, Marquis de Sade ne se contente pas de sortir un deuxième album ; ils inventent une géographie mentale où le béton breton rencontre les docks de Hambourg. Philippe Pascal, dandy possédé à la voix sépulcrale, n’interprète pas des morceaux, il exorcise des spectres.
Le son est une lame de rasoir trempée dans l’éther. C’est l’œuvre d’une précision chirurgicale : la basse de Thierry Alexandre claque comme un fouet sur un trottoir mouillé, tandis que les cuivres, stridents et free-jazz, déchirent l’atmosphère glacée de la production de Steve Nye.
On y entend l’urgence d’une jeunesse qui a trop lu Mishima et écouté Bowie jusqu’à la corde. En studio, l’ambiance est électrique, saturée de tensions créatrices entre le rigorisme de Frank Darcel et le chaos habité de Pascal. C’est un disque de funambule, oscillant entre l’élégance européenne et la fureur post-punk.
À l’écoute, je me revois dans cette chambre d’étudiant grise, l’impression que le monde bascule dans une modernité inquiétante mais irrésistible. Cet album est une cicatrice magnifique sur le visage du rock français. Il reste, quarante ans plus tard, le monument d’une cold-wave cérébrale, une architecture de fer et de soie qui refuse de vieillir. Un choc frontal. Total.

