Ghost Town : la basse comme un coup de froid
L'été 1981 s'achève et l'Angleterre tremble sous les émeutes. Dans les studios de production, l'ambiance est lourde, presque étouffante.
Jerry Dammers installe un orgue d’église désaccordé au milieu des cuivres de la formation 2 Tone. Ce que The Specials s’apprêtent à graver n’est pas un morceau de ska ordinaire, c’est le requiem d’une décennie qui commence à peine.
Tout repose sur ce groove lourd, une rythmique reggae ralentie à l’extrême qui colle aux tympans. La guitare balance son contretemps réglementaire, mais le climat est spectral, presque cinématographique. Au milieu de ce paysage en ruine, la flûte traverse le morceau comme un courant d’air dans une ruelle vide.
Puis les voix de Terry Hall et Neville Staple s’élèvent, froides, distantes, capturant le désœuvrement des centres-villes britanniques désertés et des clubs fermés les uns après les autres.
Ce disque s’écoutait fort, les fenêtres ouvertes pour chasser la chaleur poisseuse d’un après-midi de juillet, ou au casque, tard, quand le silence de la rue devenait trop lourd. Il tournait en boucle sur les platines des chambres d’ados, là où la musique servait de rempart contre l’ennui.
Le morceau s’est installé dans les autoradios des voitures qui roulaient sans but précis, illuminées par les néons orange des stations-services.
Le sifflement final s’étire, se perd dans la nuit, et laisse derrière lui le souvenir d’un morceau qui avait compris son époque avant tout le monde.

