Hunky Dory : l’éclat fragile du linoléum
Il y a des disques qui sentent le bois ciré et les fins d’après-midi de novembre, quand la lumière baisse trop vite.
En 1971, David Bowie n’est pas encore une star. Il est un jeune homme qui doute, assis devant un piano droit dans un appartement de Londres, avec ses cheveux longs et ses robes en satin.
On l’écoute souvent à genoux sur la moquette, les yeux fixés sur cette pochette sépia où ses traits ressemblent à une peinture de la Renaissance. Dès que le saphir touche la cire, c’est une tout autre histoire. Le son est sec, boisé, incroyablement proche. Ce ne sont pas des chansons, ce sont des confidences enregistrées sur un magnétophone à bande qui sature doucement.
Les arrangements de cordes de Mick Ronson enveloppent des mélodies au piano qui oscillent entre la pop de cabaret et une mélancolie presque insoutenable. On tourne la page de l’adolescence à chaque seconde.
Face A, les compositions s’enchaînent comme des instantanés d’une jeunesse en train de s’effondrer. Face B, les hommages à ses héros américains transforment le salon en un club new-yorkais enfumé.
On se souvient du poids de cette pochette souple, de la texture du carton qu’on manipulait avec précaution pour ne pas laisser de traces de doigts, et de cette sensation diffuse, en entendant les derniers accords de piano s’éteindre, que le monde venait de changer de base.
Le saphir remonte, le moteur tourne à vide dans le silence de la pièce, et l’on reste assis là, face au tissu acoustique des enceintes.

