Kind of Blue : le silence, ici, joue aussi
Cinq musiciens entrent en studio sans partition, et inventent une manière d'écouter le silence.
Mars 1959, New York. Miles Davis convoque son sextet et ne distribue presque rien : des esquisses modales, quelques gammes griffonnées, une confiance absolue dans l’instant. Le jazz be-bop courait après les accords depuis dix ans, essoufflé par sa propre virtuosité.
Ici tout ralentit, se dénude, respire. La trompette de Davis avance en apesanteur, feutrée, presque hésitante, pendant que Coltrane cisèle des phrases nerveuses et que Bill Evans installe ce piano suspendu, cristallin, qui semble toujours sur le point de se taire.
L’essentiel se joue dans les silences autant que dans les notes, une économie radicale qui deviendra la grammaire du jazz modal.
Des générations de musiciens, de tous horizons, apprendront à improviser sur ces harmonies ouvertes plutôt que sur des grilles serrées. Ce disque ne s’écoute pas : il s’habite, lumière tamisée, verre à la main, temps suspendu.

