1961. Le jazz a quitté les salons cette année-là. Il est descendu dans les caves, il a posé sa veste sur une chaise branlante, et il a commencé à parler autrement, plus près, plus lent, avec cette façon qu’ont les voix fatiguées de tenir plus longtemps que les voix fraîches.
Sunday at the Village Vanguard - Bill Evans
Bill Evans effleure les touches comme on touche quelque chose de fragile qu’on sait perdu. Il y a des verres quelque part dans la pièce, une fumée suspendue au-dessus des épaules, et Scott LaFaro qui avance entre les notes avec la légèreté précise d’une pensée qu’on n’a jamais réussi à formuler. Le dimanche sonne différemment dans cette cave du Village. Le bois, le silence entre deux accords, l’air qui ne s’empresse pas.
Two Steps from the Blues - Bobby Bland
Bobby Bland entre, et le blues change de peau sans changer de douleur. La chemise est propre, le cœur reste cabossé. Les cuivres claquent, la voix pousse contre quelque chose d’invisible, la batterie maintient une pression douce et constante, celle des routes mouillées, des dernières pièces glissées dans un jukebox, des bars où l’on reste trop longtemps parce que dehors il fait plus froid encore.
Thelonious Monk with John Coltrane - Thelonious Monk with John Coltrane
Monk et Coltrane ferment la nuit. Deux géants dans une même pièce, personne ne s’explique, personne ne bombe le torse. Ça grince, ça danse de travers, ça cherche une sortie dans le mur et sourit en ne la trouvant pas. On entend le bois des chaises, l’odeur des clubs où l’on comprenait les choses sans savoir lesquelles. Une seule note, parfois, et toute une époque revient se poser sur l’épaule.

