Let It Bleed : funérailles électriques pour une décennie en agonie
Le Summer of Love n’est plus qu’un cadavre encombrant que les Stones s’apprêtent à enterrer sous une nappe de graisse et de sang.
Sorti en décembre 1969, Let It Bleed est l’épitaphe monumentale des sixties, un disque poisseux où la luxure flirte avec l’apocalypse. En studio, l’ambiance est une pétaudière : Brian Jones, fantomatique, est évincé en plein enregistrement avant de sombrer définitivement, laissant la place à la précision chirurgicale de Mick Taylor.
Sous la houlette du producteur Jimmy Miller, le groupe accouche d’un son organique, d’une densité presque étouffante. La batterie de Charlie Watts n’a jamais été aussi sèche, aussi martiale. Écoutez ce piano gospel, ces chœurs habités et surtout cette guitare acoustique qui griffe l’air avant que l’orage électrique ne s’abatte. C’est une œuvre de transition totale, où le blues du Delta est passé au mixeur d’une paranoïa urbaine naissante.
Les sessions aux studios Olympic et Elektra révèlent une alchimie miraculeuse malgré le chaos. Keith Richards y sculpte des riffs qui semblent extraits du bitume brûlant, tandis que Jagger, en dandy du désastre, hurle l’incertitude d’une époque qui bascule.
C’est sale, c’est sublime, c’est nécessaire. Un disque qui ne se contente pas de s’écouter : il se subit comme une fièvre. L’ultime chef-d’œuvre d’une ère qui s’achève dans un cri de jouissance et de terreur.

