Let's Stay Together : il y a des chansons qui n'attendent pas qu'on soit prêt
En 1971, Al Green entre dans les studios Mitchell à Memphis. Willie Mitchell, le producteur au nez creux, lui tend une feuille de papier avec quelques lignes griffonnées.
Al Green regarde les paroles, écoute la mélodie naissante et hausse les épaules. Il trouve ça trop simple, presque plat. Il veut hurler, pousser sa voix dans les retranchements du gospel, faire vibrer les murs comme il sait si bien le faire. Mitchell refuse. Il veut de la retenue. Il veut une caresse, pas une tempête. Ils se disputent pendant deux jours. Al Green finit par céder, s’installe devant le micro et chante en lissant sa voix, presque sur le bout des lèvres. En une seule prise, l’histoire de la soul bascule.
Quand l’intro de Let’s Stay Together s’échappe des enceintes d’une voiture un vendredi soir, le temps change de rythme. C’est d’abord cette caisse claire, un peu mate, un peu lourde, qui donne le tempo d’une confession. Puis la ligne de basse arrive, ronde, chaude, collante comme une nuit d’été sur le tableau de bord. Et enfin, cette voix. Elle ne force jamais. Elle glisse entre les notes avec une souplesse divine, murmurant des promesses d’éternité que l’on a tous eu envie de croire, au moins le temps d’un refrain.
Ce morceau n’a pas vieilli parce qu’il ne cherche pas à impressionner. Il s’est glissé dans les baladeurs fatigués, sur les cassettes magnétiques qu’on offrait pour dire ce qu’on n’osait pas formuler, et dans les salons déserts quand la fête est finie depuis longtemps.
Le disque tourne, la voix s’efface doucement dans les cuivres, et le silence qui suit semble soudain un peu plus froid.

