Life on Mars? : l'odysée de l'homme aux yeux vairons
1971. David Bowie n’est pas encore Ziggy, mais il n’est plus le hippie de "Space Oddity". Enregistré aux studios Trident durant l'été, ce joyau de l'album "Hunky Dory" est une revanche éclatante.
Bowie s’approprie la structure de “Comme d’habitude” après avoir échoué à en signer l’adaptation anglaise (”Even a Fool Learns to Love”). Sous la houlette du producteur Ken Scott, il livre un opéra de quatre minutes qui pulvérise les codes de la pop.
Musicalement, c’est un séisme. Le piano de Rick Wakeman (futur Yes) ouvre le bal avec une délicatesse qui bascule vite dans le surréalisme. La structure repose sur des modulations harmoniques d’une complexité rare, soutenues par les arrangements de cordes titanesques de Mick Ronson. À la basse, Trevor Bolder et à la batterie Woody Woodmansey (les futurs Spiders from Mars) ancrent cette envolée lyrique dans une tension rock implacable.
Le morceau fut bouclé en un temps record. La prise de voix de Bowie est un “one-take” quasi intégral. Ken Scott raconte que l’on entend même le téléphone de la régie sonner très discrètement à la toute fin du morceau, juste après le dernier accord de piano : un bug technique que Bowie a insisté pour garder, jugeant que la perfection résidait dans l’accident.
“Life on Mars?” est le “Guernica” de la pop. C’est le cri d’une jeunesse qui s’ennuie devant la télé, cherchant une issue entre le kitsch et l’infini. Quand la voix de Bowie se brise sur le refrain, j’y vois moins une question spatiale qu’une détresse existentielle : nous sommes tous des extraterrestres dans nos propres vies.

