Lou Reed : le regard noir derrière les lunettes sombres
Il y avait cette silhouette, immuable, plantée au milieu de la scène du Ritz ou du CBGB. Un blouson de cuir fatigué, une guitare branchée directement dans l’ampli, sans fioritures.
Lou Reed n’essayait pas de plaire. Il imposait sa présence, brute, presque menaçante, avec ce parlé-chanté qui semblait s’adresser à vous seul, au milieu de la nuit.
Dans les années soixante-dix, poser ce diamant sur la platine tenait de l’expérience intime. Le crépitement du vinyle laissait place à une basse lourde, hypnotique, et à cette voix blanche qui racontait les trottoirs de New York, les néons blafards et les amours fêlées. On écoutait ça dans des chambres d’étudiants enfumées, fixant la pochette monochrome de “Transformer”, conscient de toucher à quelque chose d’interdit, de dangereusement réel.
Le son de sa guitare, cette Epiphone Riviera maltraitée, possédait un grain unique. Un grondement sourd, rêche, obtenu en accordant toutes les cordes sur la même note pour créer un bourdonnement obsessionnel. En studio, il traquait le bruit pur, refusant les lissages de l’époque.
Sur scène, sous les projecteurs qui faisaient briller la sueur sur son front, il pouvait étirer un morceau pendant dix minutes, poussant le larsen jusqu’à la rupture. C’était la bande-son d’une époque sans fard. Une musique qui ne trichait pas, gravée à jamais dans les mémoires de ceux qui ont un jour frissonné au son de sa distorsion.

