Massive Attack : l’ombre magnétique de Bristol
Il n'y a pas eu d'avertissement, juste cette basse qui s'est logée au creux de l'estomac pour ne plus jamais en ressortir.
C’était l’époque où le béton de Bristol suait une humidité froide, loin des paillettes du Britpop triomphant. Dans l’obscurité des studios Coach House, 3D, Daddy G et Mushroom inventaient une musique qui ne marchait pas, mais qui planait, lourdement, entre le dub enfumé et la mélancolie cinématographique. On entrait dans “Blue Lines” comme on pénètre dans une ruelle mal éclairée : avec une appréhension délicieuse.
Le son était granuleux, ralenti à l’extrême, porté par le souffle asthmatique de Tricky ou la voix céleste de Shara Nelson. Ce n’était plus du hip-hop, ce n’était pas encore de l’électro ; c’était la bande-son d’une fin de siècle urbaine, le bruit du bitume qui rêve.
Puis est venu le choc de “Mezzanine”. Un virage poisseux, presque claustrophobe. On se souvient de la première écoute, ce sentiment d’oppression magnifique quand les guitares saturées d’Angelo Bruschini lacéraient les nappes de synthétiseurs. Le groupe ne composait plus, il sculptait le vide.
En studio, la tension était telle que l’air semblait solide, une guerre froide créative qui allait finir par briser le trio originel. Mais de ce chaos est né un son organique, une paranoïa sophistiquée portée par les battements de cœur métronomiques d’une boîte à rythmes en surchauffe. Pour nous, c’était la fin de l’insouciance, le moment où la musique devenait une expérience physique, une plongée en apnée dans le noir.
Ce disque, vous l’écoutiez dans quel état d’esprit lors de vos longs trajets de nuit à la fin des années 90 ?
C’est une pulsation qui refuse de mourir, le souvenir d’une chambre d’étudiant enfumée où le temps s’arrêtait net.

