Remain in Light : le sacre électrique du chaos organisé
Octobre 1980. Le monde bascule dans une décennie de plastique, mais à Nassau, aux Compass Point Studios, les Talking Heads et Brian Eno inventent un futur organique et polyrythmique.
Remain in Light n’est pas qu’un quatrième album ; c’est une déterritorialisation sonore. Sous l’impulsion de David Byrne et de la basse métronomique de Tina Weymouth, le groupe s’efface derrière une transe collective inspirée par l’Afrobeat de Fela Kuti. On y entend l’urgence de New York se dissoudre dans l’humidité des Bahamas.
La précision technique ici confine au vertige. Eno et l’ingénieur Dave Jerden découpent les jam-sessions en boucles manuelles, préfigurant le sampling sans en avoir les outils. L’ajout crucial d’Adrian Belew à la guitare “oiseau-tonnerre” et de Jon Hassell à la trompette fantomatique crée une texture dense, un mille-feuille de funk psychotique où chaque instrument lutte pour l’espace. En studio, les tensions sont palpables, Weymouth devant parfois se battre pour que ses lignes de basse ne soient pas gommées par l’ego architectural de Byrne.
C’est un disque qui transpire l’aliénation moderne. En l’écoutant, j’ai l’image d’un derviche tourneur en costume trop large, piégé dans un embouteillage à Lagos. C’est brillant, terrifiant, radicalement libre. Un monolithe de la cold-wave qui aurait appris à danser sous un soleil de plomb. Le son d’une paranoïa devenue universelle.

