Remain in Light : l’ombre de la brousse et le béton de New York
Il y a des disques qui n’entrent pas dans nos vies par la porte principale. Ils s’y infiltrent, comme une tension électrique, un rythme que le corps comprend avant la tête.
En cet automne 1980, la platine ne sait plus trop comment nommer ce qui tourne sur le tapis de feutre. Ce n’est plus tout à fait du rock, ce n’est pas seulement de la funk, c’est une transe urbaine importée directement des architectures de Lagos.
David Byrne chante comme un homme poursuivi par son propre reflet dans les vitrines de Manhattan. Derrière lui, la basse de Tina Weymouth n’est plus une simple ligne conductrice, elle devient le centre de gravité d’un grand maelström de percussions.
Acheter Remain in Light c’était accepter de perdre ses repères. On posait le saphir, et la pièce se remplissait d’une moiteur étrange. Le travail de Brian Eno à la production s’entendait dans chaque millimètre de sillon : des boucles hypnotiques, des strates de guitares coupantes qui s’empilent sans jamais saturer l’espace.
On passait des minutes entières, assis par terre, à fixer ces quatre visages masqués de rouge sur la pochette, essayant de décoder l’énigme de cette musique robotique et pourtant si charnelle. La face A s’achevait souvent dans une sorte d’essoufflement, celui d’avoir couru trop vite sans bouger de sa chambre.
L’aiguille finit sa course dans un murmure de fin du monde, laissant la pièce étonnamment silencieuse. On se surprend à regarder ses mains, un peu étonné que le monde extérieur n’ait pas changé de couleur pendant ces quarante minutes.

