River Deep - Mountain High : l’apocalypse selon Phil Spector
Enregistré le 7 mars 1966 aux Gold Star Studios de Los Angeles, "River Deep - Mountain High" n’est pas qu’une chanson : c’est un séisme.
Phil Spector, obsédé par l’idée de créer le “Wagner de la pop”, y déploie son Wall of Sound le plus colossal. Co-écrit avec Jeff Barry et Ellie Greenwich, le morceau coûte la somme astronomique de 22.000 $.
Techniquement, c’est une prouesse d’accumulation. On y retrouve l’élite du Wrecking Crew : Leon Russell au piano, Barney Kessel à la guitare et Earl Palmer à la batterie. Spector superpose les couches jusqu’à l’étouffement, créant une tension symphonique où les cuivres et les percussions se fracassent contre les parois du studio. Tina Turner, isolée dans la cabine, doit livrer une performance athlétique.
L’anecdote de studio est entrée dans la légende : pour obtenir ce grain de voix rauque et cette intensité sauvage, Spector fait chanter Tina pendant des heures, l’obligeant à répéter la prise jusqu’à ce qu’elle soit en nage, s’extirpant littéralement de ses vêtements pour respirer. Ironie de l’histoire, Ike Turner fut payé 20.000 $ pour rester chez lui et ne pas interférer avec le perfectionnisme maniaque du producteur.
À mon sens, ce titre est le point de rupture où la soul devient tellurique. C’est un échec commercial cuisant aux USA à sa sortie (88ème au Billboard), un désaveu qui brisa le cœur de Spector, mais c’est surtout le cri d’une femme qui s’émancipe par la fureur. C’est l’Everest de la production : après ça, le silence paraît fade.

