Singles : All Along the Watchtower, Hendrix remodèle l’Apocalypse
En 1968, un standard folk devient une bombe électrique.
Reprenant la parabole elliptique de Dylan, The Jimi Hendrix Experience construit une tour de guet de son : trois accords en boucle comme un engrenage qui refuse la résolution, un horizon de fin du monde. Dès l’intro, le motif de guitare sonne comme un signal de détresse. La batterie claque, martiale mais souple, et la basse trace une ligne sombre, presque cinématographique.
Hendrix ne “couvre” pas la chanson, il la re-raconte. Sa voix, tendue, habite le dialogue entre le Joker et le Voleur : deux masques d’un même désarroi moderne. Là où le texte original jouait l’ascèse, la production multiplie les perspectives : guitares superposées, attaques en rafales, harmoniques qui sifflent comme des éclats de verre. Chaque solo n’est pas une démonstration mais une montée dramatique, une tentative d’arracher une vérité à la tempête.
Le contexte compte : fin des sixties, guerres lointaines et révoltes domestiques. Cette version capte l’air du temps et l’oriente. Elle fait basculer la chanson dans l’iconique, au point que l’auteur initial adoptera ensuite ce canevas scénique. Elle annonce un rock où l’électricité est langage, où le studio devient champ de bataille esthétique.
Techniquement, tout est dans la tension : phrasés en micro-glissandi, feedback tenu au bord du dérapage, stéréo pensée comme espace narratif. Émotionnellement, c’est l’urgence : “Il y a trop de confusion”, dit le texte ; Hendrix répond par une architecture de bruit et de lumière. Une prophétie qui ne vieillit pas.