(Sittin' On) The Dock of the Bay : l’éternité figée dans le sifflement d’un géant
Le 22 novembre 1967, Otis Redding entre aux studios Stax à Memphis. Il n’est plus seulement le hurleur de "Respect".
Il revient de Monterey, la tête pleine des expérimentations des Beatles et de Dylan. Le Sud rencontre la mélancolie hippie. (Sittin’ On) The Dock of the Bay n’est pas qu’une chanson, c’est un testament involontaire, enregistré quelques jours seulement avant que son Beechcraft ne s’abîme dans les eaux glacées du lac Monona, le 10 décembre 1967.
Produit par Steve Cropper, le morceau rompt avec l’énergie brute du Rhythm & Blues. La structure est d’une économie sublime : la guitare de Cropper dialogue avec la basse métronomique de Donald “Duck” Dunn. Exit les cuivres explosifs des Mar-Keys (bien que présents, ils se font discrets, presque spectraux). L’innovation réside dans ce dépouillement folk-soul et l’intégration de sons naturels, es vagues, les mouettes, qui ancrent le morceau dans une réalité cinématographique.
L’anecdote est devenue légende : ce sifflement final, devenu l’un des plus célèbres de l’histoire, était initialement un remplissage provisoire. Otis avait oublié ou n’avait pas encore écrit les paroles du dernier couplet. Il comptait y revenir. Le producteur Jerry Wexler et le patron de Stax, Jim Stewart, étaient d’ailleurs sceptiques sur ce virage “trop pop”.
Pour moi, ce titre est le premier chef-d’œuvre de l’absence. Otis y chante une lassitude universelle, une stagnation qui résonne comme une libération. C’est le son d’un homme qui a cessé de courir après le monde pour enfin le regarder passer. C’est d’une tristesse lumineuse, comme un coucher de soleil sur la baie de San Francisco qui ne finirait jamais.

