Space Oddity : le naissant vertige de l’infini
Juillet 1969. Le monde a les yeux rivés sur la Lune, mais David Bowie regarde déjà plus loin, là où le silence devient assourdissant.
Space Oddity n’est pas qu’une chanson de circonstance ; c’est le premier acte d’un caméléon qui s’apprête à dévorer le siècle.
Musicalement, c’est un séisme de sophistication. Gus Dudgeon délaisse les orchestrations classiques pour une production spatiale, presque vide. Notez ce Stylophone nasillard, petit instrument de plastique qui donne au morceau son ADN extraterrestre. La structure progresse comme un compte à rebours : les cordes montent en tension, puis la guitare acoustique de Bowie installe une mélancolie folk, avant que les percussions ne simulent le décollage. On ne chante pas l’espace, on y est propulsé.
L’anecdote de studio est délicieuse : Rick Wakeman, futur sorcier de Yes, y joue les parties de Mellotron. Bowie, encore incertain, lui aurait glissé que le personnage de Major Tom n’était pas un héros, mais un homme qui préférait la dérive cosmique au chaos terrestre. La BBC, ironiquement, utilisera le titre pour illustrer l’alunissage d’Apollo 11, ignorant que les paroles narrent une défaillance technique mortelle et un exil volontaire.
Pour moi, ce morceau est le plus beau suicide commercial de l’histoire. Bowie y invente la solitude moderne. C’est le son d’une âme qui débranche la prise pour observer la Terre d’un point de vue divin et désabusé. Une élégie qui, soixante ans plus tard, continue de nous faire flotter dans une boîte de conserve, loin au-dessus de la cruauté du monde.

