Stevie Wonder : un piano électrique, une voix, un sourire
À l’orée des années soixante-dix, l’Amérique change de couleur et de rythme.
Stevie Wonder, à peine sorti de l’adolescence, s’installe derrière un mur de claviers analogiques. Les boutons du Moog tournent sous ses doigts fins, cherchant des fréquences que personne d’autre n’entend encore. Ce n’est plus de la pop, ce n’est plus seulement de la soul. C’est le son de la liberté absolue.
Dans les salons des appartements de banlieue ou au fond des garages, les vinyles de “Talking Book” tournent en boucle. On passe des heures à scruter ces pochettes ouvragées, à essayer de comprendre d’où vient cette force.
Le son de sa basse de synthétiseur colle aux murs, s’infiltre sous les portes. C’est une musique physique, une pulsation qui s’installe au milieu des repas de famille et des discussions nocturnes. On n’écoute pas ces disques, on vit dedans.
La magie opère en studio. Là, il devient un artisan acharné, empilant les couches de claviers Hohner Clavinet, jouant lui-même de la batterie avec une syncope unique, presque humaine à force d’imperfections magiques. En concert, sous les projecteurs qui font briller son front baigné de sueur, il balance la tête de gauche à droite, habité. Le public retient son souffle lors des ballades suspendues, puis bascule dans une transe collective dès que la section de cuivres explose.
Il a donné à une génération entière la sensation que le monde pouvait être plus vaste, plus chaud, plus juste.

