Superstition : l’avènement du clavinet
24 octobre 1972. C'est la date de déferlement. "Superstition" n'est pas qu'un single ; c'est le séisme qui ouvre l'album "Talking Book".
En pleine mutation, Stevie Wonder s’émancipe de la machine Motown pour sculpter un son qui va redéfinir le funk mondial.
Oubliez les guitares. Ce riff titanesque, cette ligne de basse visqueuse, c’est le Hohner Clavinet D6. Stevie superpose huit pistes de clavier, créant un maillage rythmique d’une complexité inouïe. Derrière les manettes, les ingénieurs Robert Margouleff et Malcolm Cecil utilisent le synthétiseur TONTO, une cathédrale analogique, pour donner cette texture organique et futuriste. La batterie ? C’est Stevie lui-même qui cogne, avec un sens du contretemps presque possédé.
L’anecdote est célèbre mais cruciale. Le morceau est né d’une jam session aux studios Record Plant avec Jeff Beck. En échange de la participation de Beck sur l’album, Stevie devait lui offrir Superstition. Mais Berry Gordy, flairant le tube planétaire, impose à Stevie de sortir sa version en premier. Beck ne le lui pardonnera pas immédiatement, mais l’histoire a tranché : la version de Stevie possède une moiteur que personne n’a jamais égalée.
Pour moi, Superstition est le cri de guerre d’un homme qui voit l’invisible. C’est la bande-son d’une jungle urbaine en plein éveil, un morceau qui vous attrape par le col pour ne plus vous lâcher. C’est le triomphe de l’esprit sur la technique.

