Sympathy for the Devil : la valse de Lucifer dans le chaos de 68
Le 6 décembre 1968, les Stones lâchent une bombe nommée "Beggars Banquet". À l’ouverture : un ricanement, des percussions tribales et une invitation qu'on ne décline pas.
On est en pleine année de plomb, entre le Vietnam et l’assassinat de Bobby Kennedy, et Jagger, en dandy satanique, devient le miroir d’une époque qui bascule.
Musicalement, c’est un tour de force. Exit le blues rock classique. Sous la houlette du producteur Jimmy Miller, le morceau se transforme en une samba hypnotique et menaçante. Rocky Dzidzornu assure les congas, tandis que Bill Wyman délaisse sa basse pour des percussions additionnelles. La structure est une ascension : l’entrée du piano de Nicky Hopkins apporte cette élégance classique qui contraste avec les cris simiesques des chœurs. Et puis, il y a Keith Richards. Son solo de guitare est une lacération, un éclair de violence pure qui déchire le velours du morceau.
L’histoire retiendra que le morceau s’intitulait initialement “The Devil Is My Name”. Pendant les sessions aux studios Olympic (juin 1968), un incendie s’est déclaré sur le toit à cause des éclairages de l’équipe de Jean-Luc Godard, qui filmait le documentaire “One Plus One”. Les bandes ont été sauvées de justesse des flammes. Une coïncidence qui a nourri la légende occulte du titre.
Pour moi, ce titre est le sommet absolu du rock parce qu’il refuse la facilité. Jagger ne chante pas le Diable, il chante l’humanité face à ses propres ténèbres. C’est une pièce de théâtre de six minutes où la cruauté devient irrésistiblement dansante. Écouter “Sympathy”, c’est réaliser que le mal n’est pas une entité cornue, mais un homme élégant qui nous tend la main dans la foule.

