Sympathy for the Devil : l'invention du chaos
Jagger ne chante pas, il officie une messe noire sous les stroboscopes. Le diable n'est pas un monstre, c'est un gentleman qui demande poliment à ce qu'on devine son nom.
Tout commence par ce piano de Nicky Hopkins, une attaque percussive, presque scolaire, qui installe un malaise immédiat sur le tempo de la samba. On est en juin 1968, aux studios Olympic de Londres, et Jean-Luc Godard filme les sessions. Ce que l’on entend, c’est la métamorphose d’une ballade folk un peu morne en un hymne vaudou. Keith Richards lâche sa guitare pour la basse, une Fender Precision qui claque comme un fouet, tandis que Rocky Dijon martyrise ses congas.
C’est l’instant où les Stones cessent d’être des écoliers du blues pour devenir les architectes de la menace.
La magie noire réside dans ces “woo-woo” improvisés par Anita Pallenberg et la clique en régie. C’est le son d’une fête qui tourne mal dans un manoir en flammes. Puis survient le solo de Keith. Deux notes cisaillées, stridentes, qui déchirent le mixage comme un rasoir sur de la soie. Pas de fioritures, juste une agression pure injectée dans un ampli Vox poussé à bout.
On se souvient tous de cette première écoute, peut-être sur un autoradio fatigué ou dans la pénombre d’une chambre d’adolescent, cette sensation vertigineuse que la musique venait de franchir une frontière interdite.
Le morceau s’achève dans une transe tribale, nous laissant là, essoufflés, avec l’odeur du soufre et le souvenir d’un monde qui vient de basculer.

