The Doors : le feu sous la glace
Une nuit de janvier, un salon plongé dans le noir et cette basse hypnotique qui refuse de vous lâcher.
En 1967, Los Angeles ne ressemble pas encore aux cartes postales ensoleillées du Flower Power. Dans les studios Sunset Sound, quatre types assemblent un premier album qui va glisser comme un frisson sur l’échine de l’Amérique. Ce disque n’est pas une invitation à la fête.
C’est un voyage nocturne, une dérive guidée par l’orgue de Ray Manzarek qui s’enroule autour de vos tempes comme la fumée d’une cigarette oubliée dans le cendrier.
Quand on posait le diamant sur la première face, on sentait immédiatement que le sol se dérobait. La guitare de Robby Krieger ne cherchait pas à impressionner, elle grattait là où ça faisait mal, nerveuse, presque jazz, tandis que la batterie de John Densmore tapait comme un cœur en surrégime.
Et puis, il y avait Jim Morrison. Un baryton sombre, traînant, capable de basculer du murmure le plus intime au cri d’un homme qui regarde le gouffre.
On passait des heures, allongé sur le tapis, à fixer cette pochette où quatre visages émergeaient de l’ombre, presque menaçants. Ce n’était plus seulement de la musique, c’était une présence dans la pièce. Le disque tournait, lourd, captivant, jusqu’à cette immense transe finale où les instruments semblaient s’emballer pour tenter d’exorciser le temps qui passe. Une descente aux enfers tellement magnétique qu’on restait immobile, le souffle court, bien après que le bras de la platine soit revenu à sa place.
Il y a des albums qui vieillissent avec leur époque. Celui-ci a gardé l’odeur du vinyle chaud et le pouvoir intact de vous isoler du reste du monde, dès les premières notes.

