Yankee Hotel Foxtrot : la mélancolie en mille éclats
"Yankee Hotel Foxtrot", c'est l'onde de choc d'un monde qui tremble, et le grand sillage de la musique américaine au tournant du millénaire.
On est en 2002. La mélodie est une ruine magnifique, et Jeff Tweedy, à Chicago, en est l’architecte désabusé. Cet album est né dans la douleur, une véritable guerre de tranchées avec Reprise, le label qui l’a refusé, le trouvant “non commercial”. Quelle blague. C’est le son de l’avenir, le manifeste d’une pop tordue et magnifique qui ose le bruit.
L’innovation, c’est le travail de sorcier de Jim O’Rourke. Il prend le songwriting impeccable de Tweedy, ces ballades délitées sur l’échec, la solitude urbaine et le 11-Septembre en filigrane, et il le pulvérise. On écoute “I Am Trying to Break Your Heart” : une batterie jazzy décalée, des cordes éthérées, des sons parasites. C’est une architecture sonore vertigineuse, une cathédrale de verre et de distorsion. La guitare de Nels Cline n’est pas encore là, mais Mikael Jorgensen et Glenn Kotche redéfinissent déjà le paysage. L’enregistrement était une tension constante, mais c’est cette friction même qui a créé la magie, ce chaos contrôlé.
“Jesus, Etc.”, on le sait, est un hymne. Mais écoutez la nappe de violoncelle qui s’élève derrière la voix. C’est la beauté qui survit au désastre. “Yankee Hotel Foxtrot” est l’album d’une cassure : la rupture avec le “country-rock” passé, l’expulsion du multi-instrumentiste Jay Bennett, le disque qui a dû s’auto-libérer en streaming avant d’être repris par Nonesuch. C’est l’histoire d’une œuvre trop grande pour son époque. Un chef-d’œuvre de la fragilité.
Mon moment ? La folie douce d’un “Radio Cure” qui s’étire, comme un signal radio perdu dans le smog. C’est la bande-son de nos propres fantômes.

